Merlin était un être torturé: scindé en deux, partagé entre sa part humaine et sa part féérique, luttant avec autant de ferveur contre ses penchants, qu'ils lui viennent de sa nature humaine ou qu'ils soient éveillés par sa nature diabolique.
Chaque jour était un combat mené contre sa convoitise, son envie d'acquérir plus de pouvoirs. Sa part d'humanité lui dictait de faire le bien autour de lui, mais sa part féérique désirait éradiquer la race humaine porteuse de tous les maux de la terre.
Mais attention, il serait trop simpliste d'en déduire que, finalement, son héritage féérique était sa part sombre, et que c'était celle qui lui causait le plus d'ennuis.
Car l'humain en lui était à la fois tout ce qu'il y avait de bon en l'homme mais aussi tout ce qu'il y avait de mauvais. Il en allait de même pour son héritage féérique, où s'entremêlaient cette malignité propre aux fées et leur infinie sagesse.
Il est important de bien comprendre tout cela, car c'est cette même complexité, cette même lutte contre sa nature profonde qui va entraîner Merlin à commettre des erreurs dans son jugement, tant dans sa vie de Cour auprès du Roi Arthur, que dans sa vie sentimentale.
Au fil du temps, Merlin en vint à acquérir un savoir toujours plus grand. Il était demandé par tous les Rois de la terre, ce, tant du côté féérique que du côté humain. Dans son incommensurable humilité, il n'accepta jamais les présents que l'on voulait lui offrir, ni même les terres que les grands seigneurs désiraient lui céder. Car Merlin s'était donné pour mission de mener deux combats: la lutte contre le Mal et contre ce qu'il était lui-même. Il se devait donc de rester humble, se priver de tout ce qui accroîtrait d'une façon ou d'une autre sa puissance grandissante. Car les pouvoirs de notre magicien pouvaient être d'une force dévastatrice si notre héros se laissait submerger par cette énergie. Il s'imposait alors une discipline drastique, afin que ses mauvais penchants ne délivrent sa terrible magie.
Cela explique pourquoi il ne répondait pas aux invitations des grand de ce monde: s'allier à un roi et entretenir sa célébrité équivalait à satisfaire son profond désir de conquêtes et à s'adonner à son insatiable soif de domination.
Les esprits des ténèbres -des entités malignes qui évoluaient aux limites des territoires de Faërie- guettaient la moindre faiblesse de Merlin, tentant de l'habiter tout entier afin de décupler sa puissance et de semer le chaos. Car ces mêmes esprits projetaient de faire de Merlin le Seigneur des Contrées Maudites.
Ainsi, notre grand mage s'isola et vécut en ermite dans une misérable cahute, dans la forêt de Brocéliande.
Il était incompris, car ce don qui lui avait été offert contribuait aussi à sa perte. Il n'était qu'une conquête, l'objet de convoitise tant des humains, que des fées. Il avait bien tenté, oui, de se lier d'amitié. Mais son entourage ne le requéraient que pour satisfaire leurs intérêts. Seul un coeur pur pouvait vivre aux côtés de Merlin sans rien attendre de lui. Arthur était ce coeur là: en tant que disciple, en tant que fils adoptif, en tant qu'homme et en tant qu'ami et frère de Merlin. Tous deux se ressemblaient, car ils étaient à la fois de nature féérique et humaine. Arthur était choisi pour mener les hommes par ses sages desseins et sa bonté, mais cette même bonté le mena à sa déchéance parce qu'il croyait justement en l'homme.
Et c'est ce qui rapprochait ces deux êtres, par-dessus-tout. Leurs mensuétude était leur force, faisant d'Arthur un Roi juste et bon et de Merlin un Mage -le Prince de Faërie et des forces occultes, l'intermédiaire entre le monde humain et le monde magique- mais elle constituait aussi leur principale faiblesse. Voilà pourquoi l'un ne pouvait vivre sans l'autre, deux moitiés d'un pilier qui soutenait le monde mais qui allait être détruit par ceux-là mêmes qu'ils chérissaient: leur peuple, leurs amis et leurs compagnes...
Merlin vivait donc partagé entre son humble existence dans sa forêt et sa vie à Camelot, où, d'ailleurs, il ne daignait faire que quelques brèves visites, fuyant les hommes et leurs bas projets. Il s'adonnait à la magie, communiquait avec la faune et la flore.
Merlin rencontra celle qui fut son unique amour dans sa solitude éternelle, alors qu'il était occupé à polémiquer en des palabres interminables avec M. Grand Chêne, qui cherchait toujours à avoir le dernier mot.
Elle s'appelait Vivianne. Elle avait pour habitude de flâner dans les bois. C'était une nymphe, fille des rivières.
Elle marchait nue, portant fleurs et fruits sur son sein.
Merlin l'apperçut et suffoqua à sa vue. Cet homme avait pourtant été le témoin des beautés infinies des univers magiques qui jouxtaient la terre des hommes, mais cette apparition-là les surpassait toutes. Il avait rencontré des créatures merveilleuses, toutes plus richement parées les unes que les autres. Mais ce qui le séduisait chez celle-ci, c'était la pureté qui émanait de sa nudité virginale, cette fragilité même mais aussi cette arrogance d'une jeune femme consciente du pouvoir qu'elle exerçait sur les hommes.
Vivianne était tout à la fois.
Frêle, mais téméraire; généreuse, mais sournoise; passionnée, mais glaciale; enfantine, mais infiniment intelligente..... Pour Merlin, elle allait être sa renaissance et sa destruction. Elle possédait en elle l'ambivalence de l'eau qui lui donna naissance: elle était capable de rendre un homme heureux mais aussi de le réduire à néant si elle le désirait.
Lorsqu'il la vit, Merlin eut une fugace vision de son avenir. Il fut dès lors conscient qu'aimer cette femme le tuerait. Mais il la contempla dans une adoration sans borne. La peur de la perdre lui étreignait le coeur.
Il faisait déjà siens ces yeux noirs aux éclats d'émeraude. Il s'imaginait déjà caressant sa chevelure d'or. Il voulait la pétrir, s'emparer d'elle et se noyer en elle.
Vivianne s'approcha et lui dit ceci:
"Je sais que tu m'aimes. Et je t'appartiens, désormais.
Mais promets-moi de m'enseigner ta magie,
et tu auras aussi mon coeur".
Merlin savait ce que cela supposait. Il allait devoir se soummettre à cette femme et courir le risque qu'elle ne devienne plus puissante que lui. Mais, pour lui, être l'esclave de pareille créature était prison plus douce que tout autre monde sans elle.
Cet homme au destin unique, cet être féérique aux pouvoirs incommensurables, lui qui était plus puissant que tout ce qu'avait engendré la terre jusqu'alors, s'était délibérément laissé piéger dans l'illusion d'un amour pour une femme qui, il le savait déjà, le trahirait.
Il voulait se perdre en elle.
Elle se donna à lui, corps et âme.
Il lui enseigna tous les rudiments de la magie.
Elle apprit vite.
Il vit sa fin s'approcher inéluctablement.
Un jour, elle l'entraîna dans un tombeau aux abords de Camelot. Ils y firent l'amour pour la dernière fois. Elle se redressa soudainement et l'envoûta. Il se laissa faire, la contempla, hébété par tant de beauté, l'aimant d'avantage tant elle était divine dans sa malignité. Elle emprisonna son amant dans ce mausolée pour l'éternité.
Il ne lutta pas, il adora même souffrir en elle dans une ultime idolâtrie orgasmique.
Vivianne a-t-elle aimé Merlin?
Je pense que oui. Car elle reconnut en lui cette même ambivalence qui était en elle. Ce qui les différenciait, c'était qu'elle ne luttait pas contre ses différents penchants et qu'elle avait appris à accepter ce qu'elle était. C'est pour cela que dérober les pouvoirs d'un homme n'était pas un problème pour elle, malgré tout l'amour qu'elle pût éprouver à l'égard de son amant.
Quelle fut la part qui domina en Merlin lorsque Vivianne l'envoûta dans la tombe?
Sa part humaine, cette même caractéristique qui fait que ce que nous choyons le plus est ce qui nous entraîne dans les âffres de la souffrance...